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Décryptage

Le marché a parié mille milliards sur « l'IA sait coder ». Le code n'était pas le sujet.

Jefferies a baptisé la thèse, le marché l'a jouée : si l'IA sait coder, le logiciel d'entreprise est mort. Six mois plus tard, le pari se dénoue, et l'erreur est exactement celle de l'équipe qui reconstruit son CRM un samedi matin.

Le marché a parié mille milliards sur « l'IA sait coder ». Le code n'était pas le sujet.

Début 2026, un raisonnement a traversé Wall Street avec la force de l'évidence : si une IA écrit du logiciel en quelques heures, pourquoi continuer à payer Salesforce, SAP ou Workday tous les mois ? Jefferies a donné un nom à la thèse, SaaSpocalypse, et le marché l'a jouée. Oren Greenberg relève 285 milliards de dollars effacés des valeurs logicielles en 48 heures; une analyse de Tekkit parle de plus de 1 000 milliards sur vingt-quatre mois; une tribune de Jeffrey Sonnenfeld et de ses coauteurs, publiée par Fortune, avance environ 2 000 milliards sur un an. Trois chiffres, trois périmètres, trois périodes : ils ne mesurent pas la même chose et nous ne les additionnons pas. Ils disent seulement l'ordre de grandeur du pari.

Six mois plus tard, le pari se dénoue. Salesforce publie un chiffre d'affaires en hausse de 11%, à 11,35 milliards de dollars, et son action prend 20% en une séance : après quatorze séances consécutives de baisse, c'est son meilleur rebond depuis 2020. Son taux d'attrition est, selon la même analyse, à l'un de ses plus bas niveaux historiques.

Ce qui nous intéresse n'est pas le cours de bourse. C'est que le marché vient de faire, en grand et avec de l'argent réel, l'erreur de raisonnement que fait chaque équipe qui décide de reconstruire un outil en interne. Elle mérite d'être regardée de près, parce qu'elle est instructive dans les deux sens.

« C'est grisant. Pendant environ trois semaines. »

Carlos Diaz la raconte mieux que personne dans Silicon Carne, et la scène est reconnaissable : on ouvre Cursor ou Claude Code un samedi matin, on décide de reconstruire son CRM, et quelques heures plus tard on a une interface, une base clients, des automatisations et un joli tableau de bord. On regarde alors sa facture Salesforce en se demandant pourquoi on paie plusieurs milliers de dollars par an.

C'est grisant, et surtout très convaincant… pendant environ trois semaines. Puis la vraie vie commence.

La suite tient en une liste que personne ne met dans l'estimation initiale : droits d'accès, authentification, sauvegardes, migrations, intégrations, exceptions métier, règles de conformité, disponibilité du service, et comprendre pourquoi Jean-Michel de la compta a cassé quelque chose qu'aucun ingénieur n'avait imaginé. Sa conclusion est la phrase la plus utile de tout le dossier : vous n'avez pas reconstruit une application, vous venez de vous engager à maintenir votre propre logiciel d'entreprise pour les dix prochaines années.

C'est exactement le point que nous faisions le 15 septembre à propos du tiers des entreprises qui renoncent à acheter un logiciel : un abonnement contient quatre choses qui ne figurent pas sur la facture (une feuille de route, une maintenance, une conformité portée par un tiers et un responsable au bout du fil). La différence, cette fois, c'est qu'on dispose de la facture de l'erreur à l'échelle d'un marché.

Le chiffre que tout le monde cite, et ce qu'il mesure vraiment

Le chiffre qui circule en appui de la thèse vient de Retool : 35% des entreprises ont déjà remplacé au moins un outil SaaS par un développement maison, et 78% prévoient d'en construire davantage cette année. Greenberg le qualifie de « techniquement vrai, mais profondément trompeur », et son objection est précise : quand on regarde quels outils sont remplacés, on trouve des Zapier, des couches d'intégration et d'automatisation simples. Pas des plateformes de CRM, pas des infrastructures d'analyse.

Ce ne sont pas des remplacements de SaaS. Ils comblent les trous entre les SaaS.

C'est une correction qui vaut aussi pour nous. McKinsey mesurait en août que 32% des organisations avaient renoncé à un achat logiciel; Retool mesure que 35% en ont remplacé un. Les deux chiffres sont vrais, et aucun des deux ne dit ce que les gens leur font dire, parce que ni l'un ni l'autre ne dit quel logiciel. Un tableau de bord interne qu'aucun éditeur n'allait construire pour votre processus transverse, et un progiciel de paie, ne pèsent pas pareil dans la même statistique.

Trois paniers, et un critère qui tranche

L'apport le plus utile de l'analyse de Greenberg est de refuser la question « le SaaS est-il mort ? » pour poser la seule qui se décide : dans quel panier tombe cet outil-là ?

Le critère qui range un outil dans un panier plutôt qu'un autre tient en une ligne : si la valeur de l'outil est une couche d'interface posée au-dessus de quelque chose que l'IA fait désormais nativement, il est exposé. Greenberg le formule crûment (la surcouche est la vulnérabilité) et ajoute un chiffre qui dit pourquoi la barrière est tombée : 63% des personnes qui pratiquent le vibe coding ne sont pas développeuses.

La douve que les analystes ne citent jamais

Il y a une catégorie d'obstacles qui n'apparaît dans aucun modèle financier et que tout responsable de la sécurité reconnaîtra : SOC 2, contrôles d'accès granulaires, journaux d'audit. Quelqu'un remplace Loom par un outil interne bricolé en un week-end ; ça marche très bien, jusqu'à la première exigence de certification.

Votre RSSI ne va pas signer un projet de vibe coding du week-end qui manipule des données clients.

D'où le diagnostic : le marché a valorisé le risque de remplacement sur toute la base clients alors qu'il ne porte que sur son bas : petites structures, éventuellement bas du mid-market. Les exigences d'achat d'un grand compte ne regardent pas la démonstration ; elles regardent la case cochée. C'est le même sujet que celui de notre article du 9 octobre sur les équipes métier qui écrivent du code : ce qui décide n'est pas l'outil, c'est qui approuve et contre quels critères écrits.

Le test qui départage le récit des faits : les effectifs

La vérification la plus convaincante du dossier ne coûte rien et devrait être copiée partout : Greenberg a comparé le cours de bourse des « victimes » annoncées avec leur croissance d'effectifs.

Duolingo +76% en deux ans. Datadog +63%. Figma +55%. Atlassian +52%. HubSpot +40%, alors que son action a perdu environ la moitié de sa valeur sur un an. Les seules vraies baisses : Chegg (−26%) et LegalZoom (-8%), Adobe étant à zéro, ce qui pour une entreprise de cette taille est déjà une stagnation notable. Le principe vaut au-delà du sujet :

Un cours de bourse se pilote au récit. Pas un effectif.

Chegg est d'ailleurs le contre-exemple honnête : l'aide aux devoirs allait évidemment être balayée. Le dossier ne dit pas que rien ne meurt; il dit que le marché a traité une liste très hétérogène comme un bloc.

Ce que les gagnants ont compris avant les analystes

Deux faits valent d'être posés côte à côte. Le premier vient de la tribune de Fortune : l'argument de Wells Fargo qu'elle cite, « la baisse du coût de l'intelligence augmente la valeur des données de l'acteur en place », retourne complètement la thèse. Si l'agent est bon marché, ce qui devient rare n'est pas le raisonnement, c'est la matière sur laquelle il raisonne. Les mêmes auteurs rapportent qu'Agentforce est passé de 100 millions à 1,5 milliard de dollars de revenu annualisé en dix-huit mois, et que Salesforce a ingéré 104 000 milliards d'enregistrements sur le dernier trimestre, le double du précédent. À prendre pour ce que c'est : une tribune d'opinion, qui défend une thèse.

Le second vient d'Anthony Bourbon, qui observe que SAP a pris une participation dans n8n, soit environ 60 millions d'euros pour un peu moins de 1,3% du capital. Son commentaire est la bonne façon de lire l'opération : ce que SAP achète n'est pas le code, qu'il saurait réécrire, mais une communauté de développeurs et des milliers d'intégrations déjà en production. Sa formule résume le dossier entier : le métier d'un éditeur, ce n'est pas coder pendant trente ans, c'est avoir des clients et les garder. Lui aussi a un intérêt dans l'histoire : c'est un investisseur, il regarde des actifs.

Il ajoute pourtant la nuance qui empêche de conclure trop vite, et c'est tout à son honneur : cette position protège, elle n'immunise pas. Siebel régnait sur la relation client avant Salesforce, Lotus Notes sur la messagerie avant Outlook. Ils ont fini déboulonnés, mais en années, pas en mois.

« Ils ont raison. Ils sont juste des années trop tôt. »

C'est la phrase sur laquelle le dossier devrait se refermer, et elle est de Greenberg. La direction que Wall Street a anticipée est la bonne : la capacité progresse, vite. Ce que le marché a mal estimé, c'est le temps, et confondre la direction et le calendrier est une erreur coûteuse dans les deux sens. Parier que rien ne changera est aussi faux que parier que tout change ce trimestre.

Deux précautions avant de refermer. D'abord, les sources de ce dossier ne sont pas neutres, et aucune ne le cache vraiment : Manhattan Associates, qui publie « le mythe de la SaaSpocalypse », est un éditeur de logiciel d'entreprise ; Anthony Bourbon est investisseur ; la tribune de Fortune défend trois entreprises nommément ; Oren Greenberg conseille des entreprises B2B sur leur mise sur le marché. Un marché qui se persuade qu'il ne mourra pas produit beaucoup de textes disant qu'il ne mourra pas. Ensuite, ce qui tient dans leurs arguments tient parce que c'est vérifiable (la croissance des effectifs, le détail des outils réellement remplacés, les exigences de certification), pas parce que les auteurs sont convaincants.

Ce que ça change pour qui décide

La question « construire ou acheter » ne se pose pas globalement, et c'est la leçon pratique à retenir. Elle se pose outil par outil, avec trois tests que ce dossier fournit gratuitement :

Et pour ce qu'on décide de construire quand même (ce qui sera de plus en plus fréquent, c'est le sens de l'histoire), il reste la partie que ce dossier décrit sans la nommer : les dix ans d'engagement. Une version qui porte son origine, une spécification qui survit à la session qui l'a produite, une promotion qui passe par des vérifications déclarées : ce n'est pas du confort, c'est ce qui transforme un samedi matin grisant en logiciel qu'on peut encore faire évoluer en 2036. C'est le travail de Survol, et je le dis franchement plutôt que de le laisser deviner, mais la règle vaut avec ou sans nous.

Sources

#make-or-buy #marchés #gouvernance #dette-technique
A

Adrien Torris

Fondateur de Survol

Développeur devenu orchestrateur d'agents. J'écris sur le pilotage produit à l'ère du développement agentique, et sur les coulisses de la construction de Survol.

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